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vendredi 26 septembre 2008

Nathan Singer, notre envoyé spécial en enfer



Il serait objectivement dommage que Prière pour Dawn passe inaperçu pour des raisons de paresse journalistique et médiatique, cette paresse qui résume la rentrée littéraire étrangère à l'obscur et surfait Thomas Pynchon, cet écrivain pour prof en narratologie, lu de manière pavlovienne et hébétée par les bacs+5.
Prière pour Dawn est le premier roman de Nathan Singer. Quand Moisson rouge a décidé de mettre en bandeau l'Attrape-Coeurs 2008, il ne s'agissait pas (simplement) de stratégie commerciale. L'Attrape-coeurs est ce roman culte de Salinger qui mettait en scène un adolescent, Holden Caufield, viré de son école et découvrant qui il était pendant une fugue de quelques jours. Dans Prière pour Dawn, c'est l'ensemble des personnages qui donnent l'impression d'être sortis du roman de Salinger pour partir à la découverte d'eux même, non plus dans l'Amérique heureuse et rockwellienne des années 50 mais dans le Disneyland préfasciste de l'après 11 Septembre.
Ils ne sont plus confrontés simplement à une quête d'identité mais à une violence protéiforme: politique, raciale, sexuelle, narcotique. C'est une Amérique où une petite fille de 9 ans vit entourée de pornographie, de came, d'ordre moral intrusif, de tours qui s'effondrent, une Amérique où un adolescent poète de 15 ans assume avec un mélange d'arrogance et de douceur une homosexualité hyperbolique avant de choisir le nomadisme révolutionnaire, une Amérique où l'on manifeste devant les couloirs de la Mort mais où un flic de Cincinatti peut lancer , par puritanisme, une chasse à l'homme après un dessinateur de génie (père de notre petite Dawn), une Amérique où les derniers hommes libres sont les chroniqueurs des journaux underground, ces samizdat de la dictature capitaliste.
Nathan Singer qui avait un peu plus de vingt cinq ans à l'écriture de ce livre maitrise parfaitement la polyphonie, sait jouer du contraste entre l'insoutenable (des viols à mort en taule), le magique (la télépathie entre fumeurs d'opium), le politique (les groupes radicaux anti-Bush) et la beauté pure (les poèmes qui scandent le récit).
On nous permettra pour conclure (provisoirement)à propos de Prière pour Dawn de citer Saint-Paul qui aurait parfaitement pu se trouver en exegue du livre: "Là où le péché abonde, la Grâce surabonde."

Jérôme Leroy

Nathan Singer, Prière pour Dawn, 18 euros.

vendredi 8 août 2008

L'amour du noir: à propos de Manchette



Rappelons, pour commencer, deux ou trois « banalités de base » aurait dit Vaneigem, l’auteur du Savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, paru en 1967, année où Debord publie également La société du Spectacle et où Jean-Patrick Manchette commence son Journal. Parmi ces banalités de base, se souvenir que Manchette est un écrivain majeur et que ses livres, qui furent considérés au moment de leur parution, comme des romans noirs plutôt mieux fichus que la production habituelle, se révèlent avec le temps des textes d’une importance grandissante. Un critère très simple peut être proposé :combien d’auteurs de polars relit-on ? Il ne viendrait à personne, espérons-le, l’idée de relire un Carter Brown ou un Marc Lévy, sauf perversion particulière. Se souvenir aussi que Manchette a soumis l’écriture à des tests de résistance inédits, que Manchette est précis comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses. Fatale ou La position du tireur couché, pour ne citer que deux de ses romans capitaux comme le péché, prendront assez vite place, on peut le parier sans trop de risque, dans les futurs manuels de littérature du vingtième siècle, quand on se sera aperçu par exemple que le Nouveau Roman et les cabrioles de Robbe-Grillet, c’est du Manchette en beaucoup plus ennuyeux et en beaucoup moins audacieux.
Pour ceux qui auraient encore des doutes et croiraient que l’auteur de romans noirs en général, et Manchette en particulier, est juste un forçat de l’Underwood jouant avec les hormones du lecteur en mêlant violence et sexe entre deux cuites au ouisquie, ce Journal couvrant la période 1966-1974 fera exploser le cliché comme une grenade à fragmentation dont les éclats s’appellent le style, la théorie, le sens.
1966-1974, c’est la période où la France des trente glorieuses commence à avoir des doutes de femme célibataire, connaît une crise de nerfs en 68 (le Journal de Manchette, de manière pas si surprenante, montre un intérêt plus que distant pour les événements de Mai) et finit dans la clinique psychiatrique du premier choc pétrolier dont, Folle à tuer, elle n’est toujours pas sortie. Manchette, lui, construit le meilleur de son œuvre. Une œuvre qui va rendre compte de ces temps déraisonnables : bombes à retardement de l’Histoire, désordres mentaux, terrorisme, marchandisation totale du monde. Ce n’est pas toujours un travail facile. L’écrivain n’a pas la froideur des tueurs du Petit bleu de la Côte Ouest ni la merveilleuse arrogance ironique de son écriture romanesque dans son Journal laboratoire. L’écrivain a peur, il doute, il déprime même, comme ce jour de février 70 : « Toute la soirée, nous avons eu une horrible conversation sur mon manque de progrès palpables et notre pauvreté. Je suis désarmé devant ces choses, et je réagis donc par des conduites de fuite, qui vont du retranchement dans la garde-robe à la crise de larmes, en passant par le masque. »
Dans le Journal de Manchette, le sens de l’événement et l’hypocondrie vont de pair. Sous la rubrique « Historiographie », il colle des coupures de journaux (Hegel, une de ses références majeures, disait que la lecture des journaux du matin est la prière du rationaliste), coupures de journaux qui ressemblent de plus en plus aux romans de science-fiction apocalyptiques, comme ceux de John Brunner, dont il est friand. Ainsi, à la date du 3 décembre 1969, mentionne-t-il l’assassinat de Sharon Tate par Charles Manson, tout en se plaignant d’une grande fatigue physique. En même temps, comme il a bon goût, il est pris, en voyant Marguerite Duras à la télévision, d’une « hilarité inexcusable ».
Comme quoi, que ce soit en littérature, en cinéma ou en politique, Manchette se sera assez peu trompé, et son Journal est l’attestation éclatante de cette lucidité.

Journal 1966-1974 de Jean-Patrick Manchette (Gallimard, 640 pages, 26 euros)

Jérôme Leroy

Le Figaro littéraire ( 4 juin 2008)

samedi 17 mai 2008

... et il n'est pas content (3)

Le Drappier coule toujours à flots dans les locaux d'ILK (I like kolkhoze) tandis qu'en enfer on semble préférer le Jack Daniel's. Suite des aventures infernales de Lilith, Télémaque et leurs auteurs... morts.

— Et tu as accepté le PCV ? Un PCV de l’Enfer ? Mais ça va nous coûter bonbon… La comptable va péter les plombs !
Télémaque avait l’air furieux et angoissé, perdu dans les mille plateaux de cette matinée irrationnelle.
— Qu’est ce que t’en sais, toi, du prix d’une communication avec l’Enfer ? objecta Lilith. Tu reprends du Drappier ?
— Ouais, passe moi un Molexil aussi….
— J’en ai plus dit Lilith en cachant le tube vert bourré de barrettes blanches dans son décolleté vintage. C’était un haut en dentelle noire de 1942, très cocktail au Lutetia en compagnie de Doriot, Junger et des p’tits gars de la Carlingue, tout ça pour la somme dérisoire de quatre mille deux cent cinquante sept euros sur ebay et après des enchères enragées contre une gonzesse qui se disait la nièce du président Laval et qui aurait connu un éphémère succès yéyé dans les sixties avec un 45 tours intitulé « Viens voir les miliciens ! »
Télémaque se passa les mains sur le visage puis invoqua les mânes de Deleuze et Guatarri pour sauver ILK (I like kolkhoze pour les initiés) de la débâcle financière et du vent de folie qui semblait souffler dans les bureaux. Il essaya de mettre ses idées en ordre, ce qui est toujours très dur pour un partisan de l’antipsychiatrie.
Il se leva, tenta de plonger sa main dans les seins de Lilith pour récupérer le Molexil. Elle le repoussa en arrière, il retomba sur son siège directorial.
— Et comment tu sais que c’était Robert Bloch ?
— Parce qu’il me l’a dit…
— Il parlait anglais ?
— Non, serbo-croate… Bien sûr qu’il parlait anglais, eh, pomme !
— Et pourquoi il n’était pas content ? Elle est pourtant chiadée notre réédition de La Starlette infernale, non?
— En fait, il a juste eu le temps de dire qu’il n’était pas content, que c’était la croix et la bannière pour trouver une cabine téléphonique en Enfer, que ce rat de Fredric Brown lui avait passé de la monnaie en échange de trois bouteilles de Jack Daniel’s, qu’il se brûlait les pognes avec l’écouteur, qu’il fallait que je me magne les fesses d’accepter le PCV et que c’était quand même malheureux que les portables ne passent pas, tout ça parce que Belzebuth a été incapable d’acheter les âmes des opérateurs de téléphonie mobile qui sont encore plus diaboliques et malhonnêtes que tous les démons réunis. Et puis ça a coupé brutalement et une odeur de soufre a flotté dans mon burlingue. Sans charre, va voir Télémaque, c’est irrespirable…
Télémaque huma l’air du nez et dubitatif demanda :
— Il y a du Jack Daniel’s en Enfer ?
— Des cabines téléphoniques aussi, apparemment…Et des auteurs de polar, mais tu me diras que c’est moins surprenant … dit Lilith en achevant la bouteille de Drappier.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— On ouvre une autre boutanche ?
— Non, je veux dire à propos de Robert Bloch ?
— On n’a qu’à attendre qu’il rappelle pour savoir ce qu’il veut exactement. De toute façon, il ne peut pas nous faire de mal là où il est.
Ce fut à ce moment précis qu’un bruit terrifiant vint de la kitchenette, immédiatement suivi d’un cri atroce.

jeudi 1 mai 2008

.... et il n'est pas content (2)

Deuxième épisode de notre saga printanière, où l'on en apprend plus sur nos héros (et les télécommunications post-mortem), et où toute ressemblance avec etc. etc. serait évidemment fortuite.
Et puis surtout, un épisode à l'image du dernier livre de la maison : PUNK.


Télémaque regarda Lilith. Télémaque tenta de se souvenir ce qu’ils avaient fait la veille. Ils avaient bu, évidemment. D’abord en compagnie de Tristan Rimaniaque, un auteur de polar perpétuellement en rage contre le genre humain, y compris les humanistes ibères de gauche comme l’auteur de Plutarque à Ostende qu’il avait poursuivi lors d’une soirée mémorable avec un sabre cosaque. Car Rimaniaque vivait aussi en Russie six mois de l’année où il fomentait des coups d’états néo-communistes avec d’anciens du KGB qui comme lui aimaient se baigner par moins vingt après avoir brisé une couche de glace à coup de manche de pioche, les mêmes manches de pioches qui avaient juste avant fracassé la tête de libéraux pro-européens, d’homosexuels moscovites ou de tchétchènes drogués.
Parfois, vivre et travailler avec Rimaniaque pouvait susciter chez l’éditeur normalement constitué une manière de lassitude, chienne fidèle.
— T’as bu quoi, Lilith, hier soir avec Rimaniaque ? Parce que je ne sais pas si tu es au courant mais Robert Bloch est mort en 1994.
— Prends-moi pour une conne, Télémaque, je te rappelle que la réédition de La Starlette infernale est une idée de moi. Sinon, toi aussi tu as fait l’ivrogne avec Rimaniaque… répondit Lilith, qui alluma une cigarette, prit un Molexil et ouvrit une bouteille de Drappier zéro dosage avec une virtuosité qui rendit Télémaque muet d’admiration, de cette mutité typique du deleuzien qui voit sous ses yeux naître un nouveau percept.
— C’est une mauvaise plaisanterie, alors. Passe-moi un peu de champ’, steuple, Lilith.
— T’exagères, Télémaque, il est à peine onze heure du matin.
— Et toi, alors, ça n’a pas l’air de te gêner…
— On voit bien que ce n’est pas toi qui a reçu un coup de téléphone d’outre-tombe répondit-elle avec la plus parfaite mauvaise foi.
Télémaque s’abstint de lui faire remarquer qu’il n’y avait pas besoin d’un coup de téléphone de Bloch, de Goodis ou de Thompson pour que les bouchons de champagne claquassent dès potron-minet dans les locaux de ILK (I Like Kholkhose pour les initiés), 5, rue Lanus, Paris cinquième.
La jeune maison d’édition avait été fondée six mois plus tôt par les deux jeunes gens en compagnie de quelques individus peu recommandables du genre de Rimaniaque, tous des demi-soldes, paranoïaques ou ombrageux dont la seule excuse était un goût très sûr en manière de roman noir, de roman punk et plus généralement de littérarure pornographique, malsaine et dégénérée, à faire cauchemarder des intégristes onanistes ou des jeunes dindes élevées en batterie dans les couvents et qui croient à 17 ans que pédophile est un parfum de chewing-gum et non la vilaine habitude de leur professeur de langue de sortir son sboub et de le promener sur leurs visages quand elles ne savaient pas leurs verbes irréguliers (come, came, come in my ass…).
— Une mauvaise plaisanterie, j’en suis sûr répéta Télémaque. Un coup de Rimaniaque ou de Brouque ou de…
— Arrête de faire la liste des dingues avec qui on bosse, ça me déprime, dit Lilith en avalant un deuxième Molexil et en se versant à nouveau du Drappier. Puisque je te dis que c’était Robert Bloch…
— Mais comment tu peux en être si sûre ?
— Tu connais beaucoup de gens qui appellent en PCV depuis l’Enfer, toi ?

mardi 22 avril 2008

... et il n'est pas content (1)

Moisson rouge vous présente le premier épisode de son feuilleton de peur printanier, ... et il n'est pas content, par Jérôme Leroy.

L’éditrice raccrocha. Elle était pâle. Elle alluma une cigarette.
Elle passa dans le bureau d’à côté. L’éditeur était penché sur son écran d’ordinateur. Il essayait de déduire les chiffres de vente de Plutarque à Ostende, un polar belge écrit par un Espagnol et traduit pour la première fois en France. Il tapotait nerveusement sur le clavier et essayait de voir si les demandes de réassorts équilibraient les retours. Autrement dit, s’ils allaient survivre.
— Télémaque ? demanda l’éditrice.
— Oui, Lilith… répondit l’éditeur sans relever les yeux de l’écran
— Je crois qu’on a un problème…
— Tu m’étonnes : 5 retours et 3 sorties depuis ce matin. L’imprimeur qui menace de nous envoyer des huissiers. La comptable qui déprime. Les agessa en retard. Le dégât des eaux dans les toilettes et l’auteur de Plutarque à Ostende qui ne pourra pas aller chez Taddei car il vient de tomber pour trafic de coke.
— Non, un vrai problème, Télémaque, un vrai de vrai.
L’éditeur releva ses yeux rougis que l’on devinait au milieu de d’une toison en rhizomes deleuziens.
— Vas-y Lilith, soupira-t-il. Envoie le coup de grâce.
— Robert Bloch….
— Quoi, Robert Bloch…
— Eh bien il vient de téléphoner. Et il n’est pas content.

vendredi 11 avril 2008

L'amour du noir (3) : un été à Capone-les-Bains


Pour une fois, "L'amour du noir" ne vous propose pas une chronique sur le polar, mais une nouvelle inédite de Jérôme Leroy : bienvenue donc à Capone-les-Bains, son golf, ses dunes, ses parasols et sa police...


1.
J’étais affecté à Capone-les-Bains pour mon premier poste. C’était une station balnéaire de la Côte d’Opale, entre Le Touquet et Hardelot. J’avais rêvé de l’antigang ou des stups dans une grande ville et je me retrouvais sous la pluie fine, au milieu d’avenues vides bordées de villas somptueuses cachées dans les pins. C’était beau, mais c’était triste. D’ailleurs, je remplaçai un collègue qui s’était suicidé.
Je garai ma voiture sur le front de mer. A part une baraque à frites, une crêperie genre western, un grand casino fermé et deux jeunes en mobylette qui tournaient en rond, c’était le désert.
Enfin, je pourrais toujours m’initier au char à voile.


2.
La première question que me posa le maire, à qui j’étais venu me présenter, me surprit un peu :
-C’est combien votre paye, monsieur le commissaire ?
Je répondis.
-Oh là, là, mais c’est pas lourd, ça… Vous n’espérez pas pouvoir vous loger à Capone avec ça, encore moins au Touquet. Peut-être à Berck, et encore… Non, avec les prix de l’immobilier, vous allez devoir vous taper un HLM dans la banlieue d’Arras. Ca va être crevant…
Je ne me voyais pas faire l’aller retour, chaque jour pour quelques heures de sommeil. Pourquoi pas dormir dans les cellules de gardav’, pendant qu’on y était?
-Vous êtes sûr qu’il n’ y a pas moyen de trouver quelque chose…
Le maire a souri et a dit :
-Il y a toujours une solution.
Il a ouvert un tiroir de son bureau et a posé deux liasses bien épaisses, en évidence, sur le sous-main. C’étaient des billets de cent euros.
Ça a commencé comme ça.
Ça commence toujours comme ça.


3.
Capone-les-Bains, c’est une station balnéaire, si on veut.
C’est surtout un syndicat de notables qui possèdent tous les terrains constructibles, les syndics de copropriétés et, bien entendu, le casino. Le maire de Capone est sans étiquette mais pas sans amis. Des amis russes, des amis colombiens et même quelques amis siciliens. A Capone, l’été, pour les prolos, on vend des frites etdes barbes à papa, les médecins lillois jouent au golf des Poilus, les avocats parisiens font du char à voile et la mafia du monde entiers blanchit entre cent et deux cent millions d’euros. Par semaine. Chaque saison.
Je prends ma commission, comme le maire, les adjoints, le conseil, mes deux lieutenants et même mes dix gardiens de la paix.
On a tous de beaux chalets balnéaires dans les oyats, des berlines allemandes hauts de gamme ou des 4X4 qui sont des cauchemars écologiques. On s’en fout. On est les rois.

4.
En même temps, tout ça, c’est du boulot. J’escorte les Colombiens qui transportent leurs mallettes de liquide jusqu’à Lille. Je dissuade à coups de crosse et d’incendies accidentels les gitans de traîner du côté des Poilus. Je mets dans la cuvette des chiottes du Macumba la tronche des dealers non conventionnés par la municipalité. J’empêche un colonel centriste de constituer une liste d’intérêt communal aux élections municipales en le noyant lors de sa baignade quotidienne, (il me donna du mal, ce vieux con, ancien para en Algérie encore costaud pour son âge.).
Mes hommes m’adorent. La femme du maire aussi. On se voit trois fois par semaine dans ma villa. On fait l’amour au dernier en regardant les flots gris. Le maire s’en fout. Pour un peu, je serais heureux.


5.
J’étais allongé au soleil, sur un transat, dans mon jardin. L’été à Capone-les-Bains dure une heure vingt. Il faut en profiter. J’écoutais Felicita de Al Bano et Romina Power sur un I-pod dernière génération. J’avais un maillot de bain Cerruti lamé or. Je n’ai jamais prétendu que le pognon donnait bon goût. Encore moins celui de la corruption.
On m’a tapé sur l’épaule. C’était un des gardes du corps des Colombiens du Casino avec qui j’avais souvent bossé.
Il a sorti une seringue et, avant que j’ai pu faire quoi que ce soit, il avait enfoncé l’aiguille dans mon cou. La paralysie fut presque immédiate.
-C’est du curare.. a dit le garde du corps. Je n’ai rien contre toi, mais le maire préfère une rotation accélérée des effectifs. C’est plus prudent. Tu sais trop de choses à ton niveau et les mauvaises habitudes arrivent vite. L’économie moderne, companero, l’économie moderne…Pour ton prédécesseur, le suicide dépressif et pour toi la crise cardiaque. N’y vois rien de personnel, surtout…

6.
J’étais mauvaise langue.
À Capone-les-Bains, l’été ne dure pas une heure vingt.
Pour moi, en tout cas, il a des allures d’éternité.

jeudi 27 mars 2008

L'amour du noir (2): La fille de nulle part.

Un auteur de la même génération que Bloch, Fredric Brown.

Alors, bien sûr, au commencement, c'est l'histoire d'un homme obsédé par une morte, par une femme assassinée. L'histoire d'un homme qui en tombe peu à peu amoureux, qui veut réchauffer le corps profané en le nommant, en le nommant sans cesse, qui fait tourner le nom de la morte comme un mantra obsessionnel, comme un kaddish désespéré. « O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais. »
C'est une histoire vieille comme le monde, en fait, vieille comme la poésie. C'est Orphée et Eurydice, c'est Dante et Béatrice, c'est Nerval et Aurélia, c'est Proust et Albertine. C'est aussi, parfois, parmi les plus grands romans noirs qu'on puisse lire. Laura de Vera Caspary (qui sera transcendé par l'adaptation de Preminger), Le Dahlia noir de James Ellroy (que même le ratage élégant de Brian de Palma n'arrive pas à dépouiller totalement de sa puissance d'envoûtement), J'étais Dora Suarez de Robin Cook et puis, celui qui nous intéresse aujourd'hui, La fille de nulle part, de Fredric Brown.
J'aime bien mon édition de La fille de nulle part. C'est celle de 10-18, dans la collection « Nuits blêmes ». Au début des années 90, « Nuits blêmes » avec les élégantes et discrètement sadiques couvertures de Slocombe, a fait redécouvrir un paquet de chef d'œuvres, dans l'esprit de la mythique Série Blême, l'éphémère petite sœur de la Série Noire des années 50.
On n'était pas plus seulement dans le roman noir mais on flirtait aussi avec le fantastique, le gothique ou la psychanalyse envisagée comme roman d'épouvante. C'était Shirley Jackson avec Nous avons toujours habité le château, c'était Jonathan Latimer avec L'épouvantable nonne, Robert Bloch avec Temps mort ou, plus proche de nous, Alexandre Lous, alias Jean-Baptiste Baronian et son Matricide.
La fille de nulle part, si on y réfléchit un peu, est finalement un roman de Fredric Brown assez peu brownien. Le registre habituel de Brown, c'est plutôt le sarcastique, le grinçant, le nonsense à la Lewis Carroll qui trouve son apogée dans La nuit du Jabberrwok ou Martiens go home ! Brown, c'est l'homme connu pour l'humour terrifiant de la plus célèbre very short story de l'histoire de la littérature : « Le dernier homme vivant de la Terre était assis chez lui. On frappa à la porte. »
Et voilà, en 1951, cette fille de nulle part, lente, élégiaque et minutieuse comme un rêve d'alcoolique qui rêve qu'il n'est plus alcoolique. D'ailleurs, La fille de nulle part est un grand roman de l'alcoolisme. Il y a dans ce livre un personnage principal, Weaver, qui décide de s'installer à Taos, (Nouveau-Mexique), pour guérir d'une dépression. Il ne s'y prend pas très bien : « Au bout d'un moment, il acheta une bouteille au bar et rentra chez lui. Il se saoula jusqu'à l'hébétude et alla se coucher, bien avant minuit. »
La fille de nulle part décrit des gueules de bois de manière admirable, avec leur poids de paranoïa et de culpabilité. Je ne vois guère que Simenon dans ses romans américains, écrits d'ailleurs à peu près à la même époque (Feux Rouges, Le fond de la bouteille, La mort de Belle) pour faire aussi bien.
Taos est une colonie d'artistes où Brown a lui-même vécu. On peut ainsi penser sans trop prendre de risque qu'il y a quelque chose d'autobiographique dans La fille de nulle part. Weaver, quoiqu'il s'en défende, est un écrivain frustré. Le hasard l'amène à louer la maison où huit ans plutôt une certaine Jenny Ames dont on ne sait absolument rien a été assassinée par un peintre pédéraste qui attirait ses victimes par petites annonces. Weaver commence à enquêter parce que boire ne l'occupe pas assez. Il fouille dans la maison, il questionne en ville. Il fait des allers-retours incessants, souvent inutiles. Il est tatillon, cyclothymique et précis comme un vrai bipolaire. Jenny Ames colonise progressivement tout son esprit, tout son imaginaire. Du coup, il n'a plus très envie que sa femme, Vi, qui a terriblement grossi et qui picole autant que lui, vienne le rejoindre comme c'était convenu.
La fille de nulle part, ressemble pour son premier tiers, à Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry: même décor de montagnes, même transparence de l'air, même pureté des sons dans le matin clair, même folie latente, aussi, qui couve à l'ombre des phrases les plus anodines. Ensuite, quand Vi arrive, c'est du Chardonne vachard, un portrait de couple qui fait semblant. Vi écoute des disques et la radio (Brown pointe les débuts de l'envahissement de tous les paysages sonores par l'industrie musicale) et boit beaucoup. Weaver pense à Jenny Ames et boit encore plus.
Au bout du compte, Weaver trouve. Enfin, c'est ce que voudrait nous faire croire Fredric Brown. Comme pour tous les grands romans, il y a deux écoles de lecteurs qui s'affrontent sur la fin de La fille de Nulle part. Ceux qui pensent que Weaver a trouvé et ceux qui pensent qu'il s'est trompé. La vieille querelle entre les cartésiens et les rêveurs, les désenchantés et les fous. On se gardera bien de la vider ici : Jenny Ames ne s'en remettrait pas, et nous l'aimons, nous aussi.

Jérôme Leroy

lundi 17 mars 2008

L'amour du noir (1)

Sous ce titre, La Moisson Rouge vous présentera des chroniques à la fréquence et à la longueur aléatoires sur ce qu'un libraire de nos amis appelle joliment l'amour du noir, nom qu'il a donné d'ailleurs à son délicieux établissement, sis 11 rue du Cardinal-Lemoine, dans le 5e arrondissement de Paris.
On y parlera de nos livres, bien entendu, mais pas seulement. La preuve, avec cette première gorgée de poison pour rendre hommage au grand Ouestlake (orthographe adégéienne).


Les citrons ne mentent jamais
De Richard Stark
Série Noire n°1457

Bon, reconnaissons que la première chose qui nous ait attiré, dans ce livre, c’est le titre. On ne fait plus de titre comme ça. Une phrase verbale, parfois violente, parfois drôle, parfois franchement surréaliste était une marque de fabrique, un signe de reconnaissance. On était dans un polar. C’était à une époque où le genre n’éprouvait pas le besoin de se prendre au sérieux, où Michel Audiard au Fleuve Noir publiait Méfiez-vous des blondes (un des meilleurs conseils qui puisse être donné à un lecteur), où Mickey Spillane, toujours d’une grande délicatesse, voyait son légendaire I the jury traduit par un charmant J’aurai ta peau, où le très grand Horace Mc Coy nous mettait en garde, avec trente ans d’avance, contre les dangers de la flexibilité géographique dans le travail moderne par son retentissant : J’aurais dû rester chez nous.
Ça n’a l’air de rien, cette histoire de titre, et pourtant la quasi-disparition de ces phrases accrocheuses remplacées par des formules pseudo poétiques, mythologiques, hermétiques signent l’envahissement d’un esprit de sérieux qui nuit gravement à la santé de l’amateur : Le Nom de la rose (Eco), La Musique des circonstances (John Straley), Le Rêve d’un aigle foudroyé (George Chesbro) sont peut-être de très bons romans mais on ne m’ôtera pas de l’idée que des titres comme ça, entre le pompeux et l’abstrait, sont là pour déculpabiliser le lecteur de Télérama qui lit un polar et ne veut pas trop que ça se sache, ce qui serait impossible avec La mariée est trop morte (John D Mc Donald) ou Tout le monde sont là (Mc Bain).
Mais revenons à nos citrons. Ce sont ceux des machines à sous. Quand les trois apparaissent, c’est le jackpot. En arrivant à Las Vegas, le héros de Richard Stark, Grofield, joue toujours une pièce, une seule dans une machine à sous de l’aéroport. Comme c’est un individu paradoxal, perdre est pour lui un signe de chance. Là, il gagne : scoumoune en perspective. Il faut dire que Grofield ne vient pas à Las Vegas pour jouer, il vient pour préparer un casse. Grofield est un comédien. Un intermittent du spectacle dirait-on dans la France des années 00. Comme c’est un américain des années 70 et qu’il ne peut pas compter sur les Assedic, il s’autofinance par des casses, des cambriolages, des hold-up pour sauver le théâtre qu’il a installé dans une grange de Mead Grove (Indiana) et qui ne donne des représentations que l’été. Grofield, c’est un mini festival d’Avignon à lui tout seul, au Sud des Grands Lacs.
Richard Stark, l’auteur, est un des nombreux pseudonymes de Donald Westlake, grand nom de ce qu’on appelle la deuxième génération et depuis la mort de Mc Bain, un de ses ultimes survivants. Westlake utilise Richard Stark en général pour les récits de cambriolage qu’il a hissé à la hauteur d’un genre à part entière. Stark/Westlake met en scène dans des séries séparées trois voleurs qui sont trois aspects de la condition humaine : il y a Parker qui est froid et compétent, Dortmunder qui est maladroit et sympathique et Grofield qui est amical et cultivé. Parfois, ils se croisent dans un même roman. C’est le côté balzacien de Westlake, ce côté balzacien de tous les grands du polar qui écrivent beaucoup de romans avec des personnages récurrents sans que cela tourne pour autant au procédé ou à la standardisation. Stark/Westlake, Mc Bain, James Hadley Chase, Carter Brown, il y eut un temps où ces quatre-là fournissaient un titre sur trois à la Série Noire. Carter Brown était mauvais à chaque fois, Chase une fois sur deux, Mc Bain et Stark/Westlake jamais.
Les citrons ne mentent jamais est un roman curieux, assez décentré dans le temps et dans l’espace. Une structure angoissante comme la vie, en fait. Grofield tente des coups, les réussit plus ou moins bien et est traqué par un ex-commanditaire sadique. Tout ça fait qu’on a le temps de philosopher, par exemple à l’arrière du fourgon où l’on attend le moment propice pour passer à l’action : « L’artiste et le criminel divorcent tout deux d’avec la société par le dessein qu’ils impriment à leur vie, tous deux tendent à vivre en solitaires, à passer par de brèves périodes d’activité intense suivies par de longues périodes de repos. — Intéressant, fit Grofield. »
Vingt ans plus tard, et de manière beaucoup plus compliquée, Don De Lillo ne dira pas autre chose dans Mao II par exemple.
La simplicité behavioriste est d’ailleurs un des délices de la Richard Stark’s touch, ici plutôt bien rendue par la traduction de D.May. Manchette, qui savait de quoi il parlait, adorait Westlake. Une dernière chose. Dans Les Citrons ne mentent jamais, Grofield cuisine, dort et fait l’amour dans les décors de son théâtre personnel. Comme nous tous, en fait.

Jérôme Leroy