jeudi 23 février 2012

On déménage !

Rendez-vous simplement sur www.moisson-rouge.fr

mercredi 28 décembre 2011

Pour Noël, des manifs russes

Extrait de Retour à la case départ de Vladimir Kozlov, à paraître en janvier 2012.

"Je suis sorti sur le balcon de la datcha de Pinski. Le parc était entouré d’un mur de briques d’une hauteur d’environ trois mètres. Sanchez y était en pleine répétition de son « action ». Deux douzaines de retraités étaient groupés près de la fontaine.
— Donc, qu’est-ce que vous vous mettez à crier ? a demandé
Sanchez.
— Filatov, vampire ! ont grommelé les vieux sporadiquement. Il nous réduit à la mendicité !
— Non, si vous le faites comme ça, ça ne marchera jamais. Sanchez a froncé le sourcil.
— … Allez, encore une fois, fort et tous ensemble !
— Filatov, vampire ! Il nous réduit à la mendicité ! Filatov, vampire ! Il nous réduit à la mendicité !
— C’est beaucoup mieux. Bon, on fera d’autres répétitions. Maintenant, en ce qui vous concerne, les gars…
Sanchez s’est tourné vers les voyous en train de griller des cigarettes, eux aussi près de la fontaine. Ils étaient une quinzaine, tous en bombers, ou en blouson de cuir, le crâne rasé.
— … Vous vous pointez après les slogans, vous vous jetez sur les retraités et vous faites semblant de leur casser la gueule. Vous avez bien entendu : vous-faites-semblant ! Le moindre hématome et vous pouvez dire adieu au pognon. Compris ?
— On a percuté, a dit sombrement l’un d’entre eux, manifestement le chef. Et à qui on peut casser la gueule, alors ?
— Au meeting, à personne. Si vous faites ce boulot correctement, on vous en donnera un autre où vous pourrez cogner."

vendredi 9 décembre 2011

Chronique de Jaguars de Sophie Di Ricci sur Polarnoir


par Patrick Galmel, le 20 novembre 2011 http://www.polarnoir.fr/livre.php?livre=liv1132
Samuel Mazeau, l'aîné, et son frère Jonathan ont été durant quelques mois et le temps d'un album des stars de la mouvance punk-rock, jusqu'au jour où, durant une tournée, Jon a fait une overdose.
Depuis ils se sont repliés du côté de Rive-de-Gier, non loin de Saint-Étienne, là où vit leur mère. Sam cohabite tant bien que mal avec sa copine Zoé et vivote à coup de RMI dans une parano révolutionnaire de pacotille, laissant libre cours à sa fascination pour les armes, tandis de Jon suit un programme de désintoxication à base de méthadone et s'est installé chez sa mère. Pour eux, la musique, c'est terminé.
A la suite d'une altercation à propos de leur chien sur une terrasse de restaurant, ils font la connaissance de Godzilla — sorte de monstre acnéique homosexuel — à qui Jon a tapé dans l'œil. Godzilla est en mission, sans doute pour tuer quelqu'un, mais à son retour vers Paris, il fait un arrêt pour retrouver Jon et savourer une étreinte rapide.
Pour Jon, qui se débat dans sa cure déprimante, c'est un éclair de jouvence ; pour Sam, qui vient de se faire virer par son proprio, c'est l'occasion de monter à Paris puisque Godzilla vient d'y inviter son frère. Pourtant, pour leur seconde rencontre, c'est seul que Jon se rendra à la capitale ; un événement vécu comme une trahison par son frère…

La première chose qui frappe à la lecture de 
Jaguars — et lorsqu'on a déjà connu Moi comme les Chiens, le précédent et premier roman de Sophie Di Ricci — ce sont certaines similitudes dans l'ambiance et les personnages : la jeunesse de ces derniers, le fait qu'il s'agissent d'hommes, que l'un d'eux soit homosexuel, que la drogue ne soit jamais très loin et qu'ils naviguent plus ou moins en milieu underground. Alors on se dit qu'on est parti pour une suite, ou un prolongement de cette première expérience et de fait, Sophie Di Ricci reconnaît elle-même qu'elle poursuit ici une sorte de portrait, celui de la progéniture des freaks des années soixante, soixante-dix, représentée ici par la mère de Sam et Jon (Sam aurait été lui-même conçu sous l'emprise de l'héroïne). Pour autant, les différences se font bientôt sentir. À l'incroyable solitude d'Alan (narrateur de Moi comme les Chiens) succède le mal-être de Jon et sa quête de "normalité" symbolisée par la stabilité d'une épaule solide.
Le problème est sans doute que cette épaule est celle de Godzilla, trafiquant de drogue, un tueur esthète et autoritaire. Malgré cela, c'est une histoire d'amour qui se noue entre les deux hommes, une histoire peu ordinaire, à la "je t'aime, moi non plus", mais une histoire puissante, sensuelle.

Sophie Di Ricci construit son roman à coup de scènes rapides, dans un découpage quasiment cinématographie privilégiant les dialogues (et la langue fleurie), et nous donne à lire comme un road-polar immobile, une sorte de chronique du temps qui passe dans cet underground décalé où rien n'est jamais acquis. Le style tend vers la simplicité et l'efficacité. L'environnement est sordide — que ce soit les scènes en compagnie de la mère ou celles se situant dans le cinéma désaffecté qui sert de QG à Godzilla — mais Jon s'accroche coûte que coûte à son rêve impossible.
À ses côtés, son inséparable frère, celui qui joue à l'homme mais se retrouve perdu dès que son cadet n'est plus à portée de regard, ce révolutionnaire en chambre, ce manipulateur de pacotille, ce mec comme les autres quoi, par qui tous les malheurs arrivent…
Jaguars est une longue et inexorable glissade vers le fond du trou, éclairée par quelques éclairs de sensualité brute. Si Sophie Di Ricci s'attache avant tout à ses personnages, à leurs vies et à leurs amours, son roman dresse cependant, loin de toute entreprise sociologique, le portrait anecdotique, de l'intérieur, d'une certaine jeunesse et c'est sans doute, au final, ce qui fait son intérêt.

jeudi 8 décembre 2011

Interview de Sophie Di Ricci par Baptiste Madamour

24 Novembre 2011
Du noir dans les veines (.fr)
« Gibert Platier avait vu juste. Godzilla aussi. Ils étaient des amateurs. Ils n’y connaissaient rien. Deux Al Capone clochardisés, en virée dans l’underground lumpenprolétaire. Politiquement, ils étaient des bouffons.
- J’ai juste sniffé. Une toute petite trace. C’est pas grave.
- Si c’est grave. Tu fais chier !
- Sam, je voulais tester sa dope. Pour voir s’il était aussi influent qu’il le prétend et…
- Ça me tue que tu fasses comme nos putain de vieux ! Ils t’ont pas servi d’exemple, merde ? »
Sophie Di Ricci, Jaguars.
Sophie Di Ricci écrit du roman noir sans s’en rendre compte, mais son écriture directe, rythmée apporte un nouveau souffle dans le genre, un souffle fait de violence, de moiteur, de désespoir et de tendresse dans une littérature qui devient de plus en plus aseptisée.
Face à la mode de ces romans policiers à l’ancienne avec un flic, un crime horrible, une enquête et tout qui rentre dans l’ordre à la fin, les livres de Sophie Di Ricci font tâches, comme dans tout bon roman noir, elle écrit de l’autre côté de la matraque, avec une spontanéité que l’on retrouve dans cet entretien qui s’est déroulé aux journées Sang d’Encre de Vienne en novembre 2011.
Son dernier livre paru, Jaguars publié par les éditions Moisson Rouge, raconte l’histoire de deux frères déphasés, anciens membres d’un groupe punk et de leur rencontre avec un petit mafieux peut-être encore plus déjanté qu’eux.

BM : Comment êtes-vous arrivée au roman noir ?
Sophie Di Ricci : J’ai toujours écrit des trucs assez violents avec des meurtres et des beaux mecs, mais je ne savais pas que c’était du roman noir en fait. J’ai fini mon premier manuscrit, Moi comme les chiens, quand j’avais 23 ans, c’était en 2006 et on m’a dit que c’était du polar qu’il fallait l’envoyer à des éditeurs de polars donc je l’ai fait mais moi je n’étais pas quelqu’un du tout qui avait une culture polar ou qui en lit.

BM : Moi comme les chiens, ça parlait de quoi ?
SDR: Moi comme les chiens, c’est une histoire de vengeance et une histoire d’amour entre deux hommes, c’est l’histoire d’une vengeance… je ne suis pas très douée pour présenter mes livres, je suis vraiment nulle pour ça, les quatrièmes de couv’ sont très bien faites… Rires

BM : Pour parler du second, Jaguars, pour moi c’est du roman noir parce que c’est écrit du côté des perdants, ou du côté des losers, écrire du roman noir c’est d’être de côté-là, de ce monde là…
SDR : Le monde que je décris c’est le monde de leur classe sociale, c’est peut-être une classe sociale de perdants, je ne sais pas. Quand je décris les jeunes qui sont à Rive-de-Gier, ce sont des jeunes qui rouillent en fait et qui se font chier… moi je n’ai pas vécu à Rive-de-Gier mais à Montbrison, j’ai pas mal traîné sur Saint-Étienne et ensuite à Villeurbanne et c’est comme ça qu’on traînait, on rouillait, on n’avait pas de boulot, on se faisait chier quoi. Donc c’est un peu la jeunesse que j’ai connue et que j’ai vécue.


BM : Quand je dis que ce sont des perdants c’est parce qu’on sent que tout ce que tentent les personnages, c’est compliqué, qu’ils vont souvent vers l’échec même si ce n’est pas volontaire.
SDR : Ouais, ça finit pas trop mal quand même pour eux… On utilisait pas mal le terme galère à l’époque quand on avait 16, 17 ans. C’est l’impression que finalement, il n’y a jamais rien qui s’améliore, on ne trouve pas de boulot, c’est une spirale, et après comme on est pauvres, on s’en sort mal, on ne rebondit pas, et les choses vont de pire en pire et c’est quelque chose que j’avais envie de traduire. C’est pas quelque chose que j’ai tant vécue personnellement parce que j’ai pas mal bougé, je suis allée au Canada, mais des amis semblaient dans cette spirale où on ne s’en sort pas donc le but est plus pour traduire un sentiment de galère.

BM : C’est comme le personnage de Sam, on sent qu’il a des projets, des choses lointaines…
SDR : Je voulais parler de l’engagement, enfin de ce que lui considère comme de l’engagement politique, je me suis pas mal intéressée à ça, et je me suis rendu compte qu’un jeune qui commence à acquérir ce qu’on pourrait appeler une conscience de classe, à tord ou à raison, la question n’est pas de dire si c’est bien de s’engager à l’extrême-gauche ou dans les mouvements communistes, je crois que ce jeune il n’y comprendrait rien, il n’y a plus aucune structure qui est là pour faire de l’éducation populaire et politique. Avant il y avait le PCF qui était immense, très fort avec des structures de formation qui étaient très efficaces, il y avait les FRANCAS, etc. et maintenant il n’y a plus rien de tout ça. On peut se dire que quelqu’un de ce milieu là qui n’a pas d’éducation et qui voudrait se consacrer à un mouvement comme ça, à la limite il pourrait même pas le faire parce que je ne vois pas comment il pourrait le comprendre. Mes amis ne comprennent pas du tout les livres de Marx, voir même ils s’en foutent mais même s’ils en feuillètent, ils n’y comprennent rien, ce n’est pas possible qu’ils le comprennent, c’est un peu ce que j’avais envie de dire…

BM : Ce qui est intéressant c’est que tous les personnages, que ce soit lui ou Godzilla, peuvent être naïfs à la fois touchant, puis violents, ça crée un rythme dans le livre, on ne sait jamais dans quel sens ça peut basculer, parfois on est surpris parce que c’est beaucoup plus sympa que ce qu’on pensait, parfois beaucoup plus violents… ça crée une structure, une tension…
SDR : C’est comme ça la vie, les gens sont comme ça… Les personnages sont comme ça parce que des fois, on peut décevoir à fond, et des fois il peut y avoir un geste vachement gentil de gens dont on n’attend pas ça.

BM : On pense au début que le personnage de Godzilla est juste une grosse brute mais il s’étoffe par rapport à ça au fur et à mesure. Vous parliez d’une histoire d’amour, et là c’est aussi une histoire d’amour avant tout ?
SDR : Euh ouais, plus que dans Moi comme les chiens. Je ne sais pas si histoire d’amour est approprié, certains disent que c’est une histoire d’amour donc je le réutilise, je ne sais pas si amour, c’est le bon terme. Je vois plus ça comme des gens qui sont très seuls et qui se rencontrent et finalement qui cherchaient à combler quelque chose, qui cherchaient à combler leur solitude, et en l’occurrence ce sont des gens qui couchent ensemble, je ne sais pas si j’utiliserais le terme amour pour qualifier la relation qu’ils ont. L’amour, c’est toujours l’alibi d’un crime, ça sert à cacher quelque chose qui est assez malsain enfin surtout dans la littérature, comme ces alliances de classe entre des personnages que tout oppose mais comme ils s’aiment, c’est possible, ce sont des gens qui sont très seuls et qui se rencontrent et qui font l’amour ensemble.

BM : Et qui ont besoin d’être dépendant l’un de l’autre, de créer une dépendance…
SDR : Voilà…

BM : Est-ce que vous vous êtes posée la question du côté trash ? Ça pourrait être trop ou pas assez, mais c’est entre les deux, ce qui m’a touché c’est que ce n’est jamais dans la provocation…
SDR: Je regrette ne pas me la poser plus cette question, parce que j’ai vraiment écris cette histoire sans me poser de question et je constate qu’il y a beaucoup de gens qui ne retiennent que ça, et ça me fait un peu chier parce que moi je n’écris pas des livres pour qu’après on se rappelle qu’un personnage a sodomisé un autre avec un gun, ou je ne sais pas ce qu’il y a dans l’autre, des scènes plus ou moins trashs alors que pour moi ce n’est pas ça le truc… alors j’aurais dû plus faire attention. Je regrette.

BM : Ce que je trouve intéressant, c’est que ça devient un décor normal, la question ne se pose plus tellement, ils vivent dans ce monde là, c’est leur univers et c’est tout…
SDR : Normalement, ça devrait être ça, mais beaucoup de lecteurs… après ce sont des gens qui n’ont pas l’habitude de lire ce genre de livres… Quand on me pose la question sur ce que j’écris, je dis que j’écris des livres pour adultes, des livres pour adultes qui ne concernent que les adultes, il ne faut pas lire ça si on veut lire des livres grands publics que les enfants peuvent lire, bon comme je suis en polar, il y a des gens qui voient ça sur la table des polars, il y a la pile Jaguars

BM : A côté de Camilla Läckberg…
SDR : … et ce n’est pas un polar comme ça, c’est un livre qui est réservé aux adultes…
BM : Mais pour moi c’est ça le polar par rapport au roman policier qui est plus propre.
SDR : Tu vois, il y a des gens qui m’ont écrit, qui ont pris ce livre et qui me disent que ça avait l’air bien, qui ont lu le quatrième de couverture qui n’est pas très explicite, qui me demandent qu’est-ce que c’est que ce livre ? c’est de la pornographie ! c’est porno ! c’est ordurier ! comment on peut écrire ça ? Comment ça peut être publié, c’est une honte !… Moi je ne regrette un peu finalement de ne pas avoir réussi à faire quelque chose de plus universelle, ce qui est une qualité, de pouvoir écrire pour tout le monde. Du moment que tu fais quelque chose de sectaire, c’est dommage, j’aurais dû me poser plus la question.

BM : C’est marrant, parce que c’est un peu sex and drugs and rock’n'roll mais ce n’est pas plus trash que…
SDR : J’ai lu des trucs pires, quand on me dit que c’est dégueulasse, c’est porno, moi je dis vous avez lu Jean Genet…

BM : Ce que je trouve c’est que ce n’est pas provoquant, en tout cas pas volontairement…
SDR : Mais Jean Genet ce n’est pas volontairement provoquant non plus mais je trouve ça quand même plus trash que ce que j’écris de loin en matière érotique…

BM : Peut-être que les gens n’ont pas l’habitude de trucs érotiques entre deux mecs…
SDR : Ben oui et comme je suis une nana… je serais un mec, les gens se diraient que c’est un pédé qui écrit sur les pédés, là comme je suis une nana ils se disent mais pourquoi elle fait ça ? Pourquoi elle utilise des mots comme ça ? Il y a pas mal de mecs qui m’ont dit pourquoi utiliser des mots aussi moches quand on est une jeune femme, mignonne et tout, enfin voila.. après chacun a sa façon d’interpréter un livre, c’est une bouteille lancée à la mer…

BM : Au niveau de la forme on sent un travail sur la simplicité, sur la rapidité…
SDR : Les trucs compliqués ça me fait chier, c’est chiant, moi je vais au plus simple possible, je travaille pour que ce soit le plus simple avec des mots simples…

BM : J’ai l’impression qu’il y avait une volonté de faire quelques passages un peu longs et descriptifs où vous plantez le décor, après c’est bon, il n’y a plus besoin de le faire, on est dedans…
SDR : Peut-être que ça vient de la BD, je faisais de la BD en amateur, et le principe c’est quand tu commences une histoire, tu commences par le décor puis tu fais ton truc. J’avais le guide du mangaka de Akira Toriyama et il disait de commencer son histoire par une case où on voit le décor, c’est super important, et du coup ça a du me marquer au point de le mettre dans mes romans…

BM : Comme quand ils arrivent sur Paris, il y a une petite description, et après il n’y en a plus besoin…
SDR : C’est chiant aussi les descriptions…
BM : J’ai l’impression que les personnages sont plus décrits par les dialogues qu’ils ont que par une description d’eux, ce sont les dialogues qui leur donnent leur profondeur…
SDR : Oui, j’aime bien les dialogues en fait. J’aime bien, c’est un truc que je kiffe bien, que je sais bien faire alors…

BM : Quand vous écrivez, l’important c’est l’idée de rythme, ou l’ambiance… ?
SDR : Déjà écrire une histoire, c’est pas mal, alors le rythme, l’ambiance… j’écris une histoire, au début je ne l’ai pas vraiment, et puis ça vient petit à petit, des fois, ça foire, ça n’aboutit pas, alors j’abandonne le roman, je fais un autre truc. Mais une fois qu’elle est là, j’écris mon bordel, je suis contente parce que c’est chiant d’écrire il ne faut pas croire. Les gens s’imaginent que c’est super bien d’écrire mais on gagne rien, on ne gagne pas d’argent, ça prend toute la journée. Franchement n’écrivez pas, c’est relou, je le pense.

BM : Le fait de débuter chaque passage avec une phrase très anodine, très prosaïque… C’était une façon de mettre une certaine distance ?
SDR : J’avais commencé à faire ça avec Moi comme les chiens, et je ne sais pas, j’aime bien cette façon de faire. Comme ça quand je veux retrouver un chapitre, je sais où il est. Je sais que c’est la clé à molette, je ne sais pas pour Jaguars, il y a au cinoche, Paris ville de merde, ça vient peut-être des mangas quand j’en lisais avant, je ne sais pas ça vient peut-être de là… je ne sais pas, je m’en rappelle plus…
BM : Ça crée une certaine distance sans qu’il y ait de jugements…
SDR; T’as kiffé, t’as vraiment lu le livre… putain… Rires
BM : Ben je travaille…
SDR : C’est très bien mais tes questions sont bien compliquées… Rires. C’était quoi la question ?
BM : Ça crée une petite distance, une légère ironie mais sans jugement…
SDR : Moi je n’ai pas envie de juger mes trucs… le lecteur les juge tout seul. Ils sont assez grands, je n’ai pas envie de juger mes personnages, les gens sont assez grands et intelligents, c’est à eux de le faire, c’est aux lecteurs, ce n’est pas à moi.

BM : J’ai lu quelque part que c’était plus le cinéma que le roman qui vous influence.
SDR : C’était dans le sens où je ne lis pas de polar, ça me fait chier, les histoires avec des flics qui font des enquêtes… Du coup je vais plus connaître le polar par les films et encore, ce sont des films connus, Taxi Driver, ou le japonais Takeshi Miike que tout le monde connait… en plus je ne vais plus au cinéma donc je suis totalement en dehors du coup, mais je vais plus au cinéma dans le sens où je suis très contente que des gens lisent des polars mais moi ça ne m’intéresse pas plus que ça…

BM: Et la musique, le côté groupe punk, c’est un univers qui vous intéresse ?
SDR : C’est en fait que je trouve que les gens qui ont ce genre là mignons, mais sinon ça me fait chier, le rock, j’en ai marre, j’en ai écouté toute mon enfance. C’est juste que je les trouve mignons, j’aime bien les mecs dans des jeans slim, les cheveux longs, bien minces, je les trouve bien, c’est tout donc je les mets dans mes romans, je trouve ça marrant. Ils me font bien kiffer.

BM : Vous avez des projets de roman noir ?
SDR : Je suis en train de travailler sur un truc qui se passe pendant Thermidor à la révolution française, c’est une période qui m’intéresse, mais ça restera mon truc.
BM : Des punks pendant la révolution française…
SDR : Voilà…

Baptiste Madamour

mardi 18 octobre 2011

Jaguars dans le Pandémonium littéraire


« Jaguars» de Sophie Di Ricci (Moisson Rouge)


Un roman très « sex, drugs and rock and roll » chez les truands par l’auteur d’un premier roman remarquable, « Moi comme les chiens » publié l’an dernier chez le même éditeur.  

Sam et Jon sont frères, n’ont pas encore trente ans et déjà leur passé derrière eux : ils formaient les Jaguars, groupe de punk hexagonal qui déchaîna les passions quelques années plus tôt avant que la drogue, le manque d’inspiration de l’un des deux et des incompatibilités d’humeurs avec la maison de disque ne fassent splitter le groupe. Entre squat, R.M.I., cure de désintox et retour chez leur mère ce n’est pas la joie pour les frangins… mais quand l’un se rêve en révolutionnaire armé à la Baader ou Carlos et que l’autre tape dans l’œil d’un drôle de bandit surnommé Godzilla, les choses peuvent basculer… et elles basculent !

Très beau roman sur le monde du rock et son miroir aux alouettes, la jeunesse paumée en province (Sam et Jon vivent à Rive-de-Gier, près de Saint Etienne) et le monde du grand banditisme (Godzilla pourrait sortir tout droit de la série Soprano). Un livre qui sonnent juste, notamment dans les dialogues, et qui respirent l’humanité, malgré la grande violence de certains passages et la fin tragique.

Chronique de Marianne Desroziers dans le Pandémonium littéraire

vendredi 9 septembre 2011

Mauvaise année pour Miki de José Ovejero chroniqué par Jean-Marc Laherrère


Suite de la rentrée littéraire avec un roman intéressant, même s’il n’a pas le même impact que le Stuart Neville. Il faut dire que le sujet s’y prête moins, beaucoup moins. Mauvaise année pour Miki de José Ovejero ou l’attraction du vide.
Ovejero
« 2001 fut une mauvaise année pour Miki ». Ainsi débute le roman, on ne peut mieux le résumer. Miki a une vie peut-être ennuyeuse mais rangée. Spécialiste économique il écrit dans des revues et intervient dans un programme radio une fois par semaine. En quelques semaines, son fils se tue en voiture d'une façon absurde et sa femme est violée et assassinée. Alors que la police patauge pour retrouver l'assassin, Miki continue ses activités comme si de rien n'était, s'isolant de plus en plus, passant son temps à jouer sur son ordinateur et à regarder des films pornos … S'enfonçant peu à peu dans la déprime, sans s'en rendre compte.

Etonnant roman, qui décrit le vide de certaines vies modernes de façon clinique. Miki ne réagit pas, ne fait rien, s'enferme de plus en plus chez lui refusant, au maximum, le contact avec les autres. Une réclusion aggravée par son métier qui consiste à étudier la bourse et conseiller des lecteurs ou des auditeurs. L'étude d'une entité désincarnée, sans autre réalité que les chiffres qu'elle brasse, au service de personnes que Miki ne voit jamais et sans jamais se poser de questions.

Une vie entière qui peut se mener seul, sans contact réel, sans contact avec le réel, et qui mène, sans recours, à la folie. Malgré ce vide, malgré le manque d'envie ou de sentiments de Miki, on suit sa déchéance sans ennui. C'est là le tour de force de ce roman étonnant.

José Ovejero / Mauvaise année pour Miki (Un mal año para Miki, 2003), Moisson rouge (2011), traduit de l’espagnol par Marianne Millon.

mardi 6 septembre 2011

MAUVAISE ANNEE POUR MIKI, de Jose OVEJERO

Sortie le 8 septembre

Chronique de Claude Le Nocher
http://action-suspense.over-blog.com/

OVEJERO-2011Publié en septembre 2011 aux Éditions Moisson Rouge, le roman de José Ovejero Mauvaise année pour Miki nous entraîne en Espagne. Miki est un expert financier âgé de 43 ans. Il vit à Madrid avec son épouse Verena et leur fils Boris, jeune adulte. N’ayant aucun souci d’argent, il se contente d’écrire des articles sur l’économie, et d’animer une émission de radio hebdomadaire. Chaque semaine, il prodigue analyses et conseils en placements. Par ailleurs, il ne quitte guère sa belle maison excentrée, en tête-à-tête avec son ordinateur. C’est un amateur de jeux vidéos et de sites pornos. Miki se sait peu attentif envers son épouse, et laisse une grande autonomie à son fils. Il a perdu ses parents dans un accident de voiture à l’âge de sept ans, époque de ses tous premiers souvenirs. Miki assume son caractère introverti. S’il n’affiche jamais ses sentiments, il se montre fort convaincant dès qu’il s’agit de finances.
Début 2001, son fils Boris est victime d’un mortel accident de voiture. Une mort atroce, alors que ses passagers sont saufs. Personne n’est capable d’élucider la cause du drame. L’alcool et la drogue prise la veille n’expliquent rien, d’autant que le jeune homme conduisait raisonnablement. Juste la fatalité. Quelques semaines plus tard, Verena est retrouvée morte dans un parc madrilène. Elle a été violée et assassinée sans témoin, bien qu’il s’agisse d’un lieu fréquenté. Ce second évènement ne semble pas ébranler Miki plus que la mort de son fils. Il ne tarde pas à reprendre son émission à la radio. S’il ne répond plus au téléphone et évite les achats à l’extérieur, il ne peut refuser une invitation de ses beaux-parents. Il n’a pas d’affinités, ni de peine, à partager avec eux.
Miki pourrait se laisser tenter par sa collègue de la radio, Lucía. Certes, ils ont une relation sexuelle, mais il conserve ses distances. Il est contacté par Mónica, la petite amie de Boris. Elle se trouvait avec lui et des amis dans la voiture, lors de l’accident. Miki trouve Mónica très excitante, mais la jeune fille ne semble pas chercher d’intimité avec le père de Boris. À la radio, Miki joue à l’économiste décomplexé, ce qui lui vaut une offre pour faire de la télé. Traînant dans le parc où Verena fut tuée, Miki est impliqué dans un incident à cause d’une prostituée. On lui parle d’un détective privé, qui n’a rien à voir avec l’image sombre de sa profession. Il serait plus efficace que la police pour découvrir l’assassin de Verena, mais Miki ne va pas donner pas suite. Bien que Lucía reste insistante, il espère encore que Mónica se laissera séduire…
 
Puisqu’il y est question d’un meurtre avec viol et d’un accident mal élucidé, on peut classer cette histoire parmi les romans criminels. Le meurtrier de Verena est identifié, et les conditions de la mort de Boris sont établies. Néanmoins, ce n’est pas ce qui importe en priorité. Tout repose sur le caractère de Miki. Car ce personnage évolue dans cette bulle d’insensibilité qu’il a créé, qui le protège des sentiments et de la vie extérieure. Ce qu’il exprime n’est pas une froideur, mais une perpétuelle distance envers tout le monde. Il avoue avoir, dans les semaines suivant le double drame, déjà occulté son épouse et son fils. Pour autant, il n’a rien de monstrueux, il n’est pas exempt de faiblesses, mais doit-on le trouver attachant ? Peu d’effets spectaculaires, mais une psychologie convaincante qui garantit une certaine originalité à ce roman. L’auteur nous propose un portrait subtil, nuancé, d’un héros glissant sur la pente de son égocentrisme.

mercredi 13 juillet 2011

La chronique de Clémentine Thiébaud, sur Noir comme Polar

Des trous dans le réel
08-07-2011


Federico Vite 
Apportez-moi  Octavio Paz



Nadia Polkon, une veuve diaphane. Rogelio, son fils. Retrouvé mort, un coup sévère porté à la tête. Parce que l'affaire captive, qu'il faut un coupable idéal, instantané, la mère est accusée d'infanticide avec la complicité du légiste. L'essentiel étant de donner une version plausible de l'assassinat. Le commandant Ojeda, lui, se dit qu'elle ferait une muse parfaite pour le roman qu'il voulait écrire depuis si longtemps. Inspiré par la femme, rasséréné par la maxime de Picasso - "un artiste emprunte, un génie plagie" - Ojeda entame son grand œuvre qui croit tel un "Frankenstein crée par un cordonnier", à grand renfort de phrases piochées dans les livres de sa bibliothèque. Avant de se demander à quoi pouvait bien rimer une histoire racontée par un "apprenti poète devenu commandant de police judiciaire". Il décide donc de s'offrir les services d'un professionnel. Ojeda fait kidnapper l'intouchable Octavio Paz, unique prix Nobel mexicain.
Chantages, compromissions, corruption, collusions, pannes, violences arbitraires, cynisme et désespoir débridés dans un court récit aux airs de conte noir, absurde et cinglant. La veuve d'Ocatvio Paz aurait d'ailleurs obtenu le retrait de la vente de tous les exemplaires du livre au Mexique, "considérant qu'il faisait du tort à son défunt* mari."
 Clémentine Thiebault

* Nota Bene afin d'éclaircir un point (de détail certes) se rapportant à ce roman se jouant des frontières entre fiction et réalité (Paz a vraiment existé !), dans le but (louable) de ne pas en entraver la lecture, après celle de cette chronique : Le fait, avéré, qu'Octavio Paz soit décédé (et il n'y a pas que Wikipédia qui l'affirme) ne signifie pas nécessairement qu'Ojeda l'ai tué. Qu'on ne vous laisse pas craindre l'impair d'un critique indélicat qui vous dévoilerait la chute au détour négligé d'une phrase anodine, même si là n'est pas l'objet de ce récit mezcalien radicalement aux antipodes du whodunit. Il fallait que ce soit dit.



mercredi 29 juin 2011

Apportez-moi Octavio Paz ; extrait

Le commandant Ojeda consulta sa montre. Il sortit de la cuisine avec précipitation, une tasse de café à la main. Il s’arrêta devant le téléviseur et l’alluma avec la télécommande. 
Le commandant regardait un journal consacré aux faits-divers sanglants.
De fait, il apparut à l’écran. Il semblait plus maigre, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Il prêta attention aux présentateurs du programme.
« L’homme à l’écran est le commandant Ojeda et il ne sait rien de rien. Regardez comme il fait souffrir cette femme », croassa le présentateur.
Une fragilité contagieuse naquît à l’écran, des sanglots de femme. 
En voyant Nadia, le commandant Ojeda sentit qu’elle serait la muse parfaite pour le roman qu’il souhaitait écrire ; puis, dans un élan créatif, il éteignit le poste. Dans l’obscurité de la pièce, les yeux ouverts, il décida que l’affaire Polkon serait le sujet de son livre. Quelques secondes plus tard, il saisit son quarante-cinq millimètres sur la table basse. 
Une détonation retentit, une balle transperça la chaussure du commandant.

vendredi 24 juin 2011

Extrait : Apportez-moi Octavio Paz ; Federico Vite

Les photographes se disputaient l’expression la plus sadique du visage d’un homme grand et chétif, dans l’espoir de prendre une série de grimaces diaboliques. 
Varguitas, le médecin devenu meurtrier, se mit à pencher la tête et à émettre des petits bruits d’autant plus inaudibles que le commandant Rodríguez se servait du micro pour magnifier la conférence et intensifier sa voix de solennel serviteur public responsable, mais il eut rapidement l’air de commenter un défilé de mode, car de temps à autre, il efféminait son discours et insistait sur la qualité morale de l’individu et son accoutrement. 
Les reporters se contentaient d’injurier Varguitas d’un qualificatif peu journalistique : couille molle. Lorsqu’ils présentèrent Nadia le silence fut profond, comme extrait d’une veillée funèbre, elle apparut sans défense et vaguement détachée d’elle-même, elle mentionnait avec euphorie qu’elle était prête à expier sa faute, ce qui contrastait totalement avec les premières versions de la suspecte. Un des chroniqueurs se chargea de lui demander comment elle cachait si bien les pensées perverses qu’elle renfermait ? 
Les questions s’accumulèrent devant le visage de madame Polkon tandis que le commandant Rodríguez regardait avec stupeur la prévenue présenter une figure béate. Une douceur inhabituelle sortit de la bouche de l’accusée, des phrases isolées qui gagnèrent en cohérence à mesure qu’augmentait le volume de son laïus :
— Hier, un esprit est venu me dire que notre fils était condamné à vivre entre la vie et la mort parce qu’il s’était suicidé. 
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