vendredi 11 avril 2008

L'amour du noir (3) : un été à Capone-les-Bains


Pour une fois, "L'amour du noir" ne vous propose pas une chronique sur le polar, mais une nouvelle inédite de Jérôme Leroy : bienvenue donc à Capone-les-Bains, son golf, ses dunes, ses parasols et sa police...


1.
J’étais affecté à Capone-les-Bains pour mon premier poste. C’était une station balnéaire de la Côte d’Opale, entre Le Touquet et Hardelot. J’avais rêvé de l’antigang ou des stups dans une grande ville et je me retrouvais sous la pluie fine, au milieu d’avenues vides bordées de villas somptueuses cachées dans les pins. C’était beau, mais c’était triste. D’ailleurs, je remplaçai un collègue qui s’était suicidé.
Je garai ma voiture sur le front de mer. A part une baraque à frites, une crêperie genre western, un grand casino fermé et deux jeunes en mobylette qui tournaient en rond, c’était le désert.
Enfin, je pourrais toujours m’initier au char à voile.


2.
La première question que me posa le maire, à qui j’étais venu me présenter, me surprit un peu :
-C’est combien votre paye, monsieur le commissaire ?
Je répondis.
-Oh là, là, mais c’est pas lourd, ça… Vous n’espérez pas pouvoir vous loger à Capone avec ça, encore moins au Touquet. Peut-être à Berck, et encore… Non, avec les prix de l’immobilier, vous allez devoir vous taper un HLM dans la banlieue d’Arras. Ca va être crevant…
Je ne me voyais pas faire l’aller retour, chaque jour pour quelques heures de sommeil. Pourquoi pas dormir dans les cellules de gardav’, pendant qu’on y était?
-Vous êtes sûr qu’il n’ y a pas moyen de trouver quelque chose…
Le maire a souri et a dit :
-Il y a toujours une solution.
Il a ouvert un tiroir de son bureau et a posé deux liasses bien épaisses, en évidence, sur le sous-main. C’étaient des billets de cent euros.
Ça a commencé comme ça.
Ça commence toujours comme ça.


3.
Capone-les-Bains, c’est une station balnéaire, si on veut.
C’est surtout un syndicat de notables qui possèdent tous les terrains constructibles, les syndics de copropriétés et, bien entendu, le casino. Le maire de Capone est sans étiquette mais pas sans amis. Des amis russes, des amis colombiens et même quelques amis siciliens. A Capone, l’été, pour les prolos, on vend des frites etdes barbes à papa, les médecins lillois jouent au golf des Poilus, les avocats parisiens font du char à voile et la mafia du monde entiers blanchit entre cent et deux cent millions d’euros. Par semaine. Chaque saison.
Je prends ma commission, comme le maire, les adjoints, le conseil, mes deux lieutenants et même mes dix gardiens de la paix.
On a tous de beaux chalets balnéaires dans les oyats, des berlines allemandes hauts de gamme ou des 4X4 qui sont des cauchemars écologiques. On s’en fout. On est les rois.

4.
En même temps, tout ça, c’est du boulot. J’escorte les Colombiens qui transportent leurs mallettes de liquide jusqu’à Lille. Je dissuade à coups de crosse et d’incendies accidentels les gitans de traîner du côté des Poilus. Je mets dans la cuvette des chiottes du Macumba la tronche des dealers non conventionnés par la municipalité. J’empêche un colonel centriste de constituer une liste d’intérêt communal aux élections municipales en le noyant lors de sa baignade quotidienne, (il me donna du mal, ce vieux con, ancien para en Algérie encore costaud pour son âge.).
Mes hommes m’adorent. La femme du maire aussi. On se voit trois fois par semaine dans ma villa. On fait l’amour au dernier en regardant les flots gris. Le maire s’en fout. Pour un peu, je serais heureux.


5.
J’étais allongé au soleil, sur un transat, dans mon jardin. L’été à Capone-les-Bains dure une heure vingt. Il faut en profiter. J’écoutais Felicita de Al Bano et Romina Power sur un I-pod dernière génération. J’avais un maillot de bain Cerruti lamé or. Je n’ai jamais prétendu que le pognon donnait bon goût. Encore moins celui de la corruption.
On m’a tapé sur l’épaule. C’était un des gardes du corps des Colombiens du Casino avec qui j’avais souvent bossé.
Il a sorti une seringue et, avant que j’ai pu faire quoi que ce soit, il avait enfoncé l’aiguille dans mon cou. La paralysie fut presque immédiate.
-C’est du curare.. a dit le garde du corps. Je n’ai rien contre toi, mais le maire préfère une rotation accélérée des effectifs. C’est plus prudent. Tu sais trop de choses à ton niveau et les mauvaises habitudes arrivent vite. L’économie moderne, companero, l’économie moderne…Pour ton prédécesseur, le suicide dépressif et pour toi la crise cardiaque. N’y vois rien de personnel, surtout…

6.
J’étais mauvaise langue.
À Capone-les-Bains, l’été ne dure pas une heure vingt.
Pour moi, en tout cas, il a des allures d’éternité.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Excellent! Bien mené et plein d'humour.

Jérôme Leroy a dit…

merci pour lui, Magali?